Acceptabilité sociale : ne perdons pas nos repères!

Pubié le 9 décembre 2015   Par Stéphane Perrault   Catégories : Non classé, Gestion d'enjeux, Acceptabilité sociale

Contestation


Pendant longtemps, les grands projets de développement ont pu se réaliser sans trop de contraintes, principalement parce qu’à l’occasion du rattrapage accéléré de la Révolution tranquille, un très large consensus collectif tenait pour acquis que les impératifs de la croissance économique et l’intérêt supérieur de la population se confondaient.

Ce préjugé favorable et quasi unanime n’a cependant pas tenu devant l’expression croissante de préoccupations qui se sont transmutées en revendications, en particulier sur le plan environnemental. Néanmoins, la preuve de la prépondérance des inconvénients a incombé pendant un certain temps à ceux qui s’opposaient aux grands projets.

Par la suite, la nouvelle dynamique a provoqué la mise en place, par le gouvernement, d’un processus d'examen et d'évaluation des impacts fondé sur la recherche de compromis. La création du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), en 1978, visait spécifiquement à assurer une participation démocratique qui avait pour corollaire l’implantation d’un volet consultatif transparent, ouvert et accessible aux citoyens et aux groupes. Ce faisant, le « fardeau de la preuve » s’est déplacé du côté des promoteurs qui se sont vus contraints de démontrer la pertinence de leurs projets, et plus particulièrement leur adéquation avec les diverses réalités des milieux où ils comptent les réaliser.

Au fil des décennies, les choses ont changé radicalement, alors qu’une contestation systématique et structurée, voire professionnalisée de la raison d’être des grands projets de développement s’est substituée à l’approche de concertation et de conciliation axée vers leur bonification afin de mitiger leurs impacts et, par le fait même, de les rendre réalisables.

L’effet de pendule étant ce qu’il est, le syndrome du développement libre et sans contrainte (unrestrained development) a cédé le pas à celui du NIMBY (not in my backyard) qui a débouché à son tour sur celui du BANANA (build absolutely nothing anywhere near anyone). Or, même si elle fragilise les repères, cette oscillation a tout de même généré des concepts intéressants et utiles, nécessaires même, et qui vont le demeurer dans la mesure où ils ne seront pas récupérés ni détournés de leur sens ou de leur finalité.

Le développement durable en est un, certes, mais il en est un autre qui remet radicalement en question les notions traditionnelles d’information, de communication et de contrôle. En effet, même s’il n’y a pas de consensus sur la façon de la qualifier, l’acceptabilité sociale ne se limite pas à évaluer les impacts des projets ou à en fixer les conditions de réalisation; elle contraint aussi les promoteurs à en justifier la pertinence et la raison d’être. En mettant du coup un bémol à la sacrosainte liberté d’entreprendre considérée comme un absolu, c’est davantage une véritable révolution qu’un changement de paradigme qu’elle provoque.

En pulvérisant une perception largement répandue selon laquelle l’incompréhension et l’opposition à un projet en sont systématiquement la cause et l’effet, elle a introduit en quelque sorte un principe de réalisme basé sur la reconnaissance qu’à la vision du progrès, de la qualité de vie ou du mieux-être de certains promoteurs, peut s’opposer en toute légitimité celle de citoyens, de groupes ou de populations avec qui il faut dès lors dialoguer.

Il s’agit ici non pas de convaincre, mais d’écouter, d’échanger, de partager et d’interagir en toute transparence avec les parties intéressées (stakeholders), et ce, en amont des projets, c’est-à-dire dès l’étape de leur conception, comme le BAPE l’a souligné entre autres au terme de sa consultation publique sur les enjeux de la filière uranifère au Québec.

Face à cette approche plus fragmentée, plus exigeante, plus compliquée et donc plus difficile, le réflexe facile est de demander aux autorités publiques de définir le plus précisément possible l’acceptabilité sociale, voire de l’assujettir à des critères précis, objectifs et rigoureux. En apparence louable, cette approche fait malheureusement fi des 16 principes qui sont inscrits dans la Loi sur le développement durable du Québec et qui constituent les points d’ancrage les plus solides qui soient pour l’obtention de cette acceptabilité.

En effet, en s’assurant du respect consciencieux de ces principes, les tenants et aboutissants d’un projet sont suffisamment connus pour que le promoteur puisse entamer le véritable dialogue que commande son acceptabilité sociale.

C’est donc au nom du même principe de réalisme précédemment évoqué qu’il faut refuser de suivre une certaine mouvance qui exige maintenant des promoteurs qu’ils amorcent ces échanges avant même que leurs réflexions préalables soient terminées et que tous les impacts de leurs projets soient connus.

Une pareille revendication est disproportionnée et inéquitable. Elle est également contreproductive et dangereuse. D’abord, parce qu’elle donne lieu à des discussions oiseuses sur des abstractions; ensuite, parce que cette transparence de façade est généralement motivée par les considérations doctrinaires de détracteurs qui tentent d’obtenir la capacité de tuer dans l’œuf tout projet majeur de développement.

Au très grand nombre de promoteurs de grands projets porteurs et structurants qui ne savent plus à quel saint se vouer et qui réclament des balises claires, il faut rappeler que le développement durable constitue une illustration convaincante que des concepts rigoureusement conçus et intelligemment appliqués évoluent sans qu’il soit nécessaire de les baliser. L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions?

Et parce que l’acceptabilité sociale est intimement liée à la nécessité d’un dialogue transparent, franc et ouvert, la plus grande des prudences est de mise, car refuser des échanges spontanés et des interactions libres, c’est se condamner à l’immobilisme puis au recul.

L’acceptabilité sociale n’est pas un mal nécessaire. C’est l’exigence du véritable dialogue défini par l’admirable formule de Confucius : « Je ne cherche pas à connaître les réponses, je cherche à comprendre les questions. »






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